Placide Gaboury

Le chant d'une vie

LA QUÊTE SPIRITUELLE DE PLACIDE GABOURY :
DE L’ENVOÛTEMENT DES CROYANCES À L’AUTONOMIE1

 

Introduction2


La valse de Brahms3 que vous venez d’entendre me permet de vous présenter Placide Gaboury en tant que pianiste; et la feuille que vous avez en main me permet de vous le présenter en tant que peintre et auteur (écrivain, essayiste). J’aurais pu tout aussi bien vous le présenter en tant que prêtre, jésuite, docteur en littérature, professeur d’université; ou encore comme ésotériste, explorateur psychédélique, instructeur de méditation, conférencier nouvel-âgiste, et encore. Placide Gaboury a porté plusieurs chapeaux au cours de sa vie. Certains plus longtemps que d’autres. Mais en ce qui me concerne, c’est celui d’auteur et d’essayiste qui m’intéresse le plus dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, mémoire dont le titre est : «La quête spirituelle de Placide Gaboury de 1967 à 2000 : de l’envoûtement des croyances à l’autonomie». Je crois que ce titre illustre assez bien la quête spirituelle de Placide Gaboury, du moins pour ce que me permet d’en connaître jusqu’à maintenant l’avancée de mes travaux. Comme auteur populaire, Placide Gaboury offre à ses lecteurs, depuis la fin des années 60, les tenants et aboutissants de sa quête spirituelle, de ses expériences personnelles et de ses découvertes. Son œuvre littéraire couvre donc le dernier tiers du vingtième siècle, une époque pendant laquelle la société québécoise a vécu un éclatement religieux dont elle ne semble pas s’être encore remise. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il serait très intéressant, pour tenter de comprendre la problématique de la quête spirituelle au Québec dans le dernier tiers du XXe siècle, de faire une étude de cas portant sur cet étonnant personnage qui fut à la fois acteur et témoin des bouleversements socio-culturels et spirituels qui ont, durant cette période (et apparemment encore de nos jours), chambardé les façons de penser, de vivre et de croire des Québécois.

1 Présentation faite par Pierre Marquis au Colloque des étudiants de 2e (et 3e) cycle, Chemin d’hiver, divers chemins, dans le cadre du Séminaire de mémoire, Université Laval, février 2003.
2Ce texte étant établi à partir d’une présentation orale, nous prions le lecteur d’en excuser la piètre qualité littéraire.
3Tirée de la collection Placide Gaboury au piano, volume 4 : «Classique Populaire», production de Pierre Trépanier.

SUJET DE RECHERCHE (problème général de recherche)


Dans un cahier spécial du journal Le Soleil paru juste après les Fêtes, et qui s’intitulait «Refaire le Monde», la journaliste Mélanie Saint-Hilaire4 rapporte les propos suivants d’un jeune Québécois de vingt ans: «Notre société n’a rien à offrir. Elle dit: produis quelque chose, je vais te donner une maison puis un “char”! Il y a une immense quête de sens. Ça pourrait être comblé peut-être par la philosophie, la spiritualité, mais on préfère les approches rapides qui procurent un soulagement immédiat» (fin de la citation). C’est intéressant de noter, quand le jeune parle d’approches rapides qui procurent un soulagement immédiat, qu’il parle de son malaise spirituel comme d’une maladie, et d’une quête de sens synonyme de recherche de moyens pratiques pour se soulager (c’est un point effectivement intéressant en ce qui concerne les possibilités méthodologiques d’analyse du phénomène, mais je vais y revenir). Plus loin dans le même cahier, Violaine Ballivy5 rapporte à son tour les propos d’une jeune fille qui dit: «J’ai pris le métro mardi et il y a eu une alarme: encore quelqu’un qui s’est jeté sur les rails. C’est pas normal, il n’y avait pas ça dans les années 50 quand la religion était plus présente. On peut pas vivre sans besoins spirituels, sachant qu’on va mourir. Mais aujourd’hui on a plus personne avec qui les partager alors on se sent isolé, on a mal, on souffre.» Et son copain d’ajouter : «La religion nous protégeait contre le suicide. Elle nous accompagnait dans notre cheminement – c’est intéressant de noter qu’ils parlent à l’imparfait – . Maintenant, on se retrouve seul, sans conseiller. Chacun est libre d’aller où il veut, de faire ce qu’il veut. Il faut trouver quelque chose pour remplacer la religion catholique et réunir tout le monde de nouveau. Il faut trouver une croyance générale capable d’évoluer avec les générations.» Et le discours des jeunes continue comme ça pour la dizaine de jeunes étudiants et travailleurs interviewés, à l’exception d’une seule étudiante qui, elle, se déclare catholique, mais dit ne pas pouvoir partager son expérience avec les jeunes qui l’entourent puisqu’ils n’ont pas les bases nécessaires pour comprendre son langage. Un de ses compagnons avoue (et je cite): «[quand] Myriam parle de résurrection de la chair, je ne sais même pas ce que ça veut dire. Moi je ne peux pas voir la mort autrement que comme une absence. La personne n’est plus là, c’est tout. Je ne connais pas de mots que je pourrais mettre là dessus.»

4 Cf. M. Saint-Hilaire, 2003, p. 2.
5Cf. V. Ballivy, 2003, p. 4.

Bien sûr ces propos n’ont pas été recueillis dans le cadre d’une étude scientifique, mais bien que certaines affirmations puissent faire sourire – et d’autres pas mal moins – , on ne peut rester indifférent aux besoins qu’elles dénotent. D’autant plus qu’elles semblent confirmer des études sérieuses ayant déjà été faites sur des thèmes semblables. Par exemple, monsieur Raymond Lemieux – que tout le monde ici connaît – dans une conférence qu’il a donnée au centre Saint-Charles de Sherbrooke en octobre dernier6 , commentait un sondage portant sur «la foi des jeunes», sondage commandé à la maison CROP par Radio-Canada à l’été 2002, à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse. Dans son commentaire, monsieur Lemieux mettait en lumière le fait que les jeunes Québécois présentent un niveau de croyances traditionnelles légèrement inférieur à la moyenne canadienne7 . Ce qui démontre – si l’on se fie aux résultats du sondage – que ces derniers, encore plus que les jeunes des autres provinces, ne croient plus beaucoup aux références traditionnelles en matière de spiritualité. Ce qui ne veut pas dire qu’ils croient davantage à d’autres formes nouvelles d’autorité, au contraire, ils semblent se méfier de toute forme d’autorité institutionnalisée ou le moindrement organisée : Églises ou nouveaux mouvements religieux. Paradoxalement, la croyance spirituelle, prise dans un sens large, demeure relativement élevée bien qu’elle ait diminué quelque peu partout au pays. Fait intéressant, monsieur Lemieux fait remarquer que la croyance en la réincarnation est la seule qui ait progressé depuis les années 90, époque où il dirigeait, ici même à l’Université Laval, une recherche importante sur les croyances des Québécois. À l’époque le pourcentage de personnes croyant à la réincarnation se situait aux alentours de 25 à 30 %, selon les groupes sondés; alors qu’aujourd’hui, chez les jeunes, selon le sondage CROP, il se situe à 40 % à l’extérieur du Québec et à 42 % au Québec. Dans l’interprétation de ces données, monsieur Lemieux souligne que croire en la réincarnation n’a cependant pas le même sens que croire en Dieu, en Jésus ou en la résurrection (on n’a qu’à consulter les travaux de monsieur André Couture, mon directeur de recherche, pour comprendre toute la signification de cette affirmation8 ). Toujours selon monsieur Lemieux, la croyance en la réincarnation est une croyance diffuse, au sens qu’elle n’est pas liée à l’appartenance à un groupe quelconque. Elle est plutôt propagée par les médias : des reportages, des films, et surtout des livres. C’est une des croyances, effectivement, dont Placide Gaboury parle dans ses livres, mais non de façon dogmatique. Pour lui la réincarnation reste une hypothèse pour l’instant invérifiable, mais, «apprêtée» à la sauce contemporaine, elle est quand même l’hypothèse la plus réconfortante et la plus logique concernant la vie et la mort, proposée dans la littérature spirituelle populaire. Ce qui explique peut-être sa popularité, et ce qui m’amène à vous entretenir de l’importance de la littérature dite spirituelle, comme autorité référentielle – si on peut dire – , dans le phénomène de la quête spirituelle.

6 Cf. R. Lemieux, 2002, p. 1-9.
7Exemples : Dieu, 70 % - 77 %; anges, 56 % - 66 %; diable 27 % - 47 %; enfer, 24 % - 47 %; miracles, 58 % - 74 %; fin du monde, 19 % - 38 %; ciel, 64 % - 73 %; Jésus, 63 % - 74 %.
8Cf. A. Couture, 2000, p. 13-33 et 1992, 9-18.

Bien que les statistiques soient imprécises car l’expression littérature spirituelle englobe généralement aussi bien la philosophie et la psychologie que la religion, la Bibliothèque nationale du Québec9 plaçait, pour l’année 2000, la littérature spirituelle au deuxième rang pour le plus grand nombre de titres édités. Claude Marcil, qui exerce depuis plus de vingt ans la profession de recherchiste, note, dans un article paru dans Présence magazine en octobre 9610, que ce phénomène n’est pas unique au Québec puisque la compagnie Ingram Book, le plus grand distributeur de livre au monde, a constaté, au cours des dernières années, une augmentation de 300 % des ventes de livres consacrés à la spiritualité (ce qui explique peut-être le fait que les livres de Placide Gaboury soient vendus dans certains pays d’Europe et d’Amérique du Sud11 ). Dans ce même article, Claude Marcil parle des librairies comme étant les nouveaux sites sacrés qui ont remplacé les églises comme lieux privilégiés de quête spirituelle. C’est une affirmation peut-être un peu forte, mais qui concorde avec les dires de certains spécialistes en sciences des religions et de certains théologiens comme Jean-Claude Breton, professeur à la faculté de théologie de l’Université de Montréal, qui affirmait, il y a deux ans, que ce phénomène, probablement en réaction à la méfiance que les gens ont envers les institutions, peut jusqu’à un certain point (et je cite) : «permettre [...] de revenir à une quête spirituelle, de se libérer de l’emprise des religions, dans le sens que les gens apprennent à dire “je crois” avec autonomie12 .» Placide Gaboury n’aurait pas dit mieux, bien qu’on doive tenir compte du fait que Jean-Claude Breton mettait quand même les gens en garde contre les maîtres improvisés (ce qui d’après ce que j’en sais pour l’instant, ne semble pas s’appliquer à Placide Gaboury; on n’a qu’à jeter un coup d’oeil sur son curriculum vitae pour s’en assurer). Ce qui m’amène à vous parler maintenant de Placide Gaboury, de ses livres et de sa vie, en fait de celui qui fait l’objet de l’étude de cas qui me servira de moyen d’investigation pour tenter de comprendre (du moins un peu, je l’espère) le phénomène de la quête spirituelle au Québec dans le dernier tiers du XXe siècle, surtout, mais aussi, par voie de conséquence, de la quête spirituelle aujourd’hui, et peut-être demain.

9Voir Bibliographie, Internet, (1).
10Cf. C. Marcil, 1996, p. 16-17.
11Entre autres, la France, la Belgique, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et l’Argentine.
12Cf. E. Mayer, 2000, Bibliographie, Internet, (2).

OBJET D’ÉTUDE (problème spécifique de recherche)


Placide Gaboury est né en 1928 dans une petite ferme près de Bruxelles (pas Bruxelles en Belgique mais plutôt Bruxelles au Manitoba), il est donc franco-manitobain d’origine13 . En 1944, à 15 ans, il est admis au Collège des Jésuites de Saint-Boniface où il dit avoir passé six des plus belles années de sa vie, entouré de prêtres, d’intellectuels qui le respectaient et l’encourageaient à apprendre toujours davantage. Chose qu’il n’avait pas vraiment connu dans son milieu familial, en tout cas pas assez à son goût. C’est donc tout naturellement, comme il le dit, que six ans plus tard, en 1949, il entre chez les jésuites où il demeurera 34 ans. Il dit avoir vraiment aimé cette vie religieuse, surtout au début. Mais avec le temps les remises en questions, par rapport à sa foi, sont devenues de plus en plus fréquentes. Il dira en 1989, dans le livre Le chant d’une vie (et je vous en cite quelques extraits):

C’était un milieu très enrichissant. J’y ai découvert des amis qui le sont restés. Je trouvais cependant très artificiel la façon de couper la journée en petits tronçons sous prétexte de nous assouplir. [...] J’avais plutôt l’impression que ça ne nous apprenait pas à organiser nous-même notre temps, que ça nous maintenait dépendants et un peu infantiles. – Ça m’a pris un bon six ans pour m’apercevoir que tout cet appareil religieux était une invention purement humaine, arbitrairement organisé et du reste peu modelé sur l’évangile14 . [...] je commençais à être de plus en plus dérangé par l’écart entre ce qui était prêché et ce qui était vécu15 . [...] nous nous faisions dire que le sommet de notre vie serait en quelque sorte atteint par la prêtrise [...] Mais le lendemain de l’ordination ce fut la douche froide [...] Rien n’était changé. On se regardait en se disant : «Et si tout ce qu’on nous a raconté, n’était qu’une immense fumisterie16

Dans les années 60, comme bien d’autres, Placide Gaboury vit la crise spirituelle qui affecte alors un nombre croissant de religieux, au point que les nombreux départs commencent même à menacer l’existence de certaines communautés17 . Mais lui, bien que tourmenté, décide de ne pas quitter. Il s’en explique en disant: «[...] C’était une situation déchirante: je ne voyais pas comment je pourrais croire tout ce qu’on me racontait et cependant, comme je n’avais rien connu d’autre, je m’y voyais pris18

13Pour les informations biographiques de cette partie du texte, cf. P. Gaboury, 1989, p. 15-158.
14Cf. P. Gaboury, 1989, p. 65.
15Ibid., p. 109.
16Ibid., p. 111.
17Il faut se replacer dans le contexte de remise en question et de contestation des idéologies culturelles, politiques et religieuses de l’époque pour comprendre les citations qui suivent. Cf. J. Hamelin, 1984, p. 311-349.
18Cf. P. Gaboury, 1989, p. 111.

En 1967, il a même publié un livre pour se dissocier de ceux qui quittaient (le titre: Devenir religieux). Mais cette situation était pour lui de plus en plus difficile à vivre (et je le cite ) :

Je croyais de moins en moins à l’Église comme institution divine, je ne croyais pas qu’obéir aux hommes c’était obéir à Dieu, bien au contraire. [...] Je ne croyais guère que le clergé était supérieur à quiconque, ni qu’aucune religion était meilleure qu’une autre, je ne croyais plus qu’aucune était «la bonne» ou qu’aucun peuple était «choisi». Je ne croyais pas le pape infaillible, ni le sacerdoce des prêtres d’institution divine. Je ne croyais pas aux sacrements ni à la façon dont on percevait la sexualité, les femmes et leur exclusion du sacerdoce, je ne croyais pas que l’Église ait eu le droit de décider de ce qui est bien ou mal19 .

En 1972, il décide donc de faire le point et de dire tout haut ce qu’il pense tout bas en publiant un livre qui ébranle les murs de l’institution à laquelle il appartient encore, son titre: L’homme inchangé. Il y dit notamment que: «[...] chacun doit entreprendre sa propre vie et assumer son passé, ses faiblesses et ses limites» [que] «Chaque humain doit se bâtir lui-même, devenant ainsi l’architecte de son destin20 .» Il y parle aussi de la liberté que l’humain doit garder vis-a-vis des institutions et se permet même une critique virulente de l’Église en écrivant que: «[...] le respect des personnes n’existera dans l’Église que le jour où le pape sera une femme noire21 .» Ce livre a été le premier d’une longue série axée sur la recherche de l’autonomie par le rejet de ce qu’il nommera plus tard l’envoûtement des croyances. Il marque le début d’une quête spirituelle effrénée, mais aussi le commencement de la fin pour Placide Gaboury au sein de l’Église. Après la publication de ce livre, il demande à Rome qu’on le libère de ses voeux, mais, convaincu par certains confrères que sa décision n’est qu’un coup de tête, il décide de rester à condition de pouvoir prendre sa vie en main.

Pendant douze ans, tout en restant dans l’institution, il entreprend une exploration en dehors de l’Église. Il commence, avec son ami le communicateur bien connu Jacques Languirand, par découvrir l’ésotérisme, la parapsychologie et même les drogues psychédéliques. En 75, il fait la synthèse de ses expériences dans son livre Les voies du possible. Il y reprend quelques idées de son livre L’homme inchangé mais en poussant encore plus loin sa critique et sa recherche. Pendant la même période, il se fait initier à la Méditation Transcendantale auprès du Maharishi Mahesh Yogi lors d’un séjour en Suisse. Il gravit rapidement les échelons du mouvement, mais il se rend compte que là comme dans l’Église, l’institution infantilise et tue l’autonomie. Il en dit –et je cite – : «C’était sur-organisé, hiérarchisé, avec un “pape” absolu, beaucoup d’argent et des croyances nombreuses. Et surtout, peu d’amour. Je pensais y trouver autre chose que la religion catholique, mais ça lui ressemblait tellement que j’ai dû quitter22 .» Ensuite, dans son périple exploratoire, il lorgne du côté de d’autres traditions spirituelles : le bouddhisme, le vedanta, le taoïsme, le soufisme et les traditions amérindiennes. Il dira plus tard de son exploration qu’elle lui a permis de découvrir – et je cite) – : «[...] qu’aucune religion n’est supérieure ou “la bonne”. Qu’aucun humain n’est dépourvu de divin, et qu’aucune race n’est plus près de Dieu qu’une autre. Qu’il y a des saints et des sages dans toutes les traditions et à travers tous les âges. Que le Divin est partout23 [...]».

19Ibid., p. 113.
20Cf. P. Gaboury, 1989, p. 114.
21Ibid.
22Ibid., p. 123.
23Cf. P. Gaboury, 1989, p. 124-125.

Malgré le fait que son cheminement semble creuser un fossé de plus en plus grand entre lui et l’Église, Gaboury reste chez les Jésuites et continue d’enseigner la philosophie à l’Université de Sudbury. Deux ans avant son départ définitif, il dit encore la messe tout en tenant, dans ses sermons, des propos plutôt inhabituels de la part d’un prêtre, par exemple : «Cessez de vous soumettre au clergé, de lui obéir, commencez à penser par vous-même, écoutez votre coeur, soumettez-vous à l’Esprit en vous, cessez d’être des enfants, l’Église ne peut vous assujettir, car c’est l’Esprit et non pas elle qui vous guide24 .» Il tenait aussi le même discours dans les conférences qu’il donnait en salle, à la radio et à la télévision. En avril 1983, il est convoqué à la Maison provinciale des Jésuites où on lui demande d’arrêter de donner des conférences et d’écrire; il doit se soumettre ou partir. Il se sent soulagé. Cette fois la décision ne vient pas de lui. Il n’a qu’à accepter ce que la «Vie» lui propose, ce n’est plus sa tête qui décide mais son coeur. Cette étape vient clore un chapitre important de sa vie, mais sa quête spirituelle lui permettra par la suite d’en écrire bien d’autres.

En 1992, Gaboury reçoit du Guide Ressources (un périodique à caractère nouvel-âgiste) le Prix Spiritualité, et ce bien qu’il ait publié, en 90, le livre Mûrir ou comment traverser le Nouvel Âge sans se perdre, un livre qui faisait un compte rendu critique de ce mouvement, de ses valeurs et de ses excès25 . Cet événement plutôt paradoxal montre à quel point il peut être considéré, par un certain public, comme une référence importante en matière de spiritualité.

C’est à cette même époque qu’il dit avoir vécu une expérience spirituelle intense lors d’une hospitalisation pendant laquelle il a subi six pontages coronariens. Il en parle ainsi dans un de ses livres: «J’étais calme comme je l’ai été tout au long de mes vingt et un jours d’hospitalisation, tout à fait calme, joyeux et paisible. [...] tout m’apparaissait d’un seul coup, sans divisions, sans coupure. J’étais dans un état d’appartenance à l’univers et à son mouvement. [...] J’ai vécu cet instant comme un moment de grâce, un moment sacré26 .» Je connais quelques personnes qui ont subi des opérations du même genre et aucune d’elles ne m’en a parlé de cette façon. Ce serait plutôt le contraire. Leurs discours faisaient allusion beaucoup plus à la crainte, la peur et même la détresse. La quête spirituelle peut-elle à ce point changer les perceptions? Et si oui, pourquoi et comment? C’est à ce genre de questions que ma recherche devrait pouvoir apporter des éléments de réponses, et je vais maintenant vous dire comment je compte y parvenir.

24 Ibid., p. 120.
25Cf. P. Robertson, 1992, p. 18.
26Cf. P. Gaboury, 1993, p. 34-35.

MÉTHODOLOGIE ET CORPUS

Régulièrement dans ses livres, Placide Gaboury avertit qu’il n’est le gourou de personne, et que personne ne devient autonome spirituellement que par la lecture. Il se décrit plutôt comme un éveilleur, un guide qui a déjà parcouru un long chemin au pays de la spiritualité. Il spécifie que ce qu’il veut, c’est d’éveiller chez ses lecteurs le goût et la possibilité de devenir autonome vis-à-vis de toute autorité (y compris la sienne), pour qu’ils puissent ainsi parvenir à cet espace en eux, cette Conscience Universelle, qui leur permettra de vivre intégrés et heureux. C’est ce qu’il appelle parvenir à l’Autonomie avec un grand «A». Mais comment y parvenir? Je ne prétends pas, en faisant ma recherche, trouver la réponse exacte à cette question, même en supposant qu’il y en ait une. Je vais seulement tenter de suivre le parcours que Placide Gaboury à effectuer entre 1967 et 2000, pour au moins découvrir quelques éléments de réponses, ou du moins quelques pistes de recherche, en essayant de comprendre d’où il est parti et jusqu’où il s’est rendu? Pourquoi, lui, un jésuite, a-t-il décidé un jour d’entreprendre une quête spirituelle en dehors de sa religion? Comment s’est exprimée cette quête? Quels en sont les résultats? Et est-ce que ces résultats peuvent être utiles à ceux qui sont en quête aujourd’hui? Et comment peuvent-ils l’être? Pour explorer ces questions, l’oeuvre littéraire de Placide Gaboury représente une mine de renseignements : 55 livres de 1967 à nos jours (plus précisément 45 pour la période que couvre ma recherche) et plus d’une trentaine d’articles. Bien assez pour faire saliver tout «étudiant-prospecteur». Je décris donc ma recherche comme en étant une de type exploratoire et phénoménologique parce qu’elle explore le vécu d’une personne pour tenter d’en dégager le sens d’un phénomène subjectif, c’est-à-dire, ici, la quête spirituelle. Ma méthodologie emprunte aux méthodes inhérentes à l’analyse qualitative de contenu ainsi qu’à la méthode biographique, plus précisément l’histoire de vie. Ces deux moyens d’investigation s’effectuent en triangulation avec une mise en perspective socio-historique. Et pour situer mon travail dans un cadre plus spécifique aux sciences humaines des religions, je présenterai finalement, en quatre points, les résultats de mes recherches, à l’aide d’une grille d’analyse inspirée de la littérature religieuse indienne. – Quelques explications : Dans un premier temps, je fais l’analyse thématique des livres et des articles de Gaboury pour la période étudiée. Dans un deuxième temps, je vais comparer les résultats de cette analyse avec ce que Placide Gaboury m’aura livré dans les entrevues qu’il m’accordera prochainement. Donc dans un premier temps, je m’attarde à la pensée de l’auteur, à son discours, sa rhétorique; et dans un deuxième temps, je m’attarde au vécu de l’homme derrière l’auteur, pour essayer de faire un peu plus de lumière sur les points restés obscurs lors de la première analyse. Dans un troisième temps, conscient de la richesse mais aussi des limites de ces deux approches pour comprendre un phénomène social, limites dues en grande partie à la subjectivité des personnes impliquées (c’est-à-dire Placide Gaboury et moi-même), je vais comparer l’évolution de l’histoire individuelle de Placide Gaboury à l’évolution de l’histoire québécoise, pour la période étudiée, principalement au point de vue socio-culturel. Premièrement, synchroniquement à partir des médias de l’époque: journaux, périodiques, émissions de radio et de télévision, etc.; deuxièmement, diachroniquement à partir de périodiques académiques, de revues savantes et d’études socio-historiques portant sur cette période.

En ce qui concerne ma fameuse grille, même si ce n’est pas la mienne, ceux qui me connaissent savent ce que je veux dire. J’en parle ainsi parce que j’en fais presque une obsession. Je tiens absolument à m’en servir pour, comme je l’ai déjà dit, situer ma recherche dans un cadre plus spécifique aux sciences humaines des religions, même si ce n’est pas vraiment nécessaire. C’est peut-être parce que j’ai lu des articles dans lesquels monsieur Couture s’en est servie, de façon brillante, pour analyser certains discours réincarnationnistes modernes, tellement que je suis tombé en pâmoison devant son savoir-faire27 ? Peut-être, mais par contre ce n’est pas ça qui me donne la compétence pour essayer d’en faire autant. Je devrai donc rencontrer monsieur Couture à quelques reprises, et travailler fort pour essayer d’aboutir à quelque chose avec cette idée. Pour en venir à la grille elle-même28 , je peux vous en dire que c’est une grille utilisée depuis plus de deux mille ans, dans la littérature religieuse indienne, par certains commentateurs de textes religieux, pour comprendre la dynamique sous-jacente à une démarche spirituelle. Par exemple, certains l’ont utilisée, plus ou moins explicitement, pour commenter les quatre grandes vérités bouddhiques. Un autre exemple, dans la tradition hindoue, au 6e siècle, Vyâsa s’en est servie pour commenter les Yogasûtra de Patanjali qui avaient été écrits vers le 2e ou le 3e siècle. Plus près de nous, mis à part monsieur Couture, un théologien suisse du nom de Carl-A Keller s’en est aussi servi pour analyser le phénomène du Nouvel Âge29 , mais d’une façon un peu différente de celle utilisée par monsieur Couture. Je pense que cette grille peut être utile pour décrire l’essentiel d’une démarche spirituelle. Je n’entrerai pas plus dans les détails, mais je veux quand même vous dire que pour utiliser cette grille, on doit analogiquement considérer la démarche spirituelle comme une sorte de thérapie. Une thérapie qui peut soulager les malaises existentiels, donc, potentiellement, les malaises du jeune homme dont je vous ai parlé au début; celui qui parlait de son malaise comme d’une maladie et de sa quête de sens comme d’une recherche de moyens pour soulager son malaise.

27Cf. A. Couture, 1991 et 1992.
28Ibid.
29Cf. C.-A., Keller, 1990, p. 45-51.

Pour finir, je voudrais vous dire pourquoi ma recherche porte sur la quête spirituelle. C’est tout simplement parce que c’est un sujet qui m’intéresse énormément, et apparemment je ne suis pas le seul que ça intéresse. On n’a qu’à écouter des émissions de télévision commeSecond Regard ou des émissions de radio comme celle de Jacques Languirand (Par 4 Chemins), ou même des tribunes téléphoniques qui, au départ, n’ont rien à voir avec le sujet pour s’en rendre compte; et ce sans parler des périodiques spécialisés ou populaires. Et même si mon approche n’est pas vraiment originale, à ma connaissance, aucune étude de cas portant sur Placide Gaboury n’a encore été faite en relation avec ce sujet (la quête spirituelle).

Je termine en disant que l’on peut aisément constater qu’il y a un besoin évident de spirituel dans la société québécoise contemporaine, mais ce besoin est diffus, apparemment impossible à circonscrire. Les croyances sont multiples et comme en évolution ou en transition. En accord avec Gaboury, je ne crois pas qu’il y en ait de bonnes ou mauvaises au départ, mais elles peuvent devenir mauvaises quand on cesse d’en voir les limites et que l’on veut en faire un absolu. On dirait parfois que les gens sont pris entre l’indifférence et l’intégrisme. Ce qui me fait penser que peut-être Placide Gaboury a raison quand il laisse entendre que la spiritualité, comme la vie, est une musique éternelle et illimitée qui peut se danser de bien des façons; et son rôle à lui, semble être d’aider les gens à découvrir la leur. – J’en saurai plus dans un an, du moins je l’espère. Merci.


BIBLIOGRAPHIE

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